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Déficit en nutrition des enfants de 0 à 5 ans dans les zones rurales : Edith Mireille Deguénon expose les causes et prodigue des conseils

Les questions de nutritions constituent un problème tabou dans les zones rurales et certaines villes du Bénin causant le décès de nombreux enfants de 0 à 5 ans. Afin d’en parler et apporter des clarifications sur les causes et conséquences de la malnutrition dans les milieux ruraux, votre média s’est rapproché d’une spécialiste en nutrition. Edith Mireille Deguénon épouse Odounharo est infirmière diplômée d’État, spécialiste en nutrition, attachée de santé en pédiatrie, et la directrice de l’entreprise Oasis des enfants qui transforme les céréales en des farines nutritionnelles appelées délices familia. Professionnelle dans le suivi sanitaire des enfants et des personnes âgées, elle nous explique les causes de déficit en nutrition chez les enfants et donne des voies de solutions.

Label Info Média : Quels sont selon vous les principaux problèmes de nutrition que vous rencontrez chez les enfants de zéro à cinq ans dans les communautés rurales ?

Edith Mireille Deguénon : Chez nous, le zéro commence par la conception de l’enfant. Le zéro commence dans le ventre de la maman parce que la gestante doit être bien nourrie pour que son enfant se porte bien à la naissance.

Donc, nous rencontrons la malnutrition chez les femmes enceintes. Ça veut dire que la fille en âge de procréation doit être suivie pour ne pas tomber dans la malnutrition au moment où elle sera enceinte. Nous rencontrons la malnutrition dès la naissance de l’enfant jusqu’à six mois parce que quand l’enfant naît, tout ce que l’enfant développe de zéro, de naissance jusqu’à six mois, c’est le sang de sa maman. C’est ce que l’enfant a eu comme bagage dans le corps de sa maman par le placenta qui lui permet de vivre pendant six mois. Mais à partir de six mois, l’estoma

c est mûr. Ça veut dire qu’avant six mois, l’estomac de l’être humain n’est pas mûr. Mais à partir de six mois, l’estomac est mûr et pourra broyer tout ce que le bébé pourra ingérer, manger. Donc il y a un problème entre zéro (naissance) et six mois. La maman qui n’est pas bien nourrie transmet sa malnutrition à l’enfant, notamment son anémie, de zéro à six mois.

Mais à partir de zéro à cinquante-quatre mois — on dit zéro à cinq ans de vie — le bébé cherche à s’adapter et pendant ce temps d’adaptation, l’enfant tombe facilement dans la malnutrition. Souvent c’est la malnutrition protéino-calorique. En effet, il y a deux formes de malnutrition : la sous-alimentation et la suralimentation. Mais chez nous au Bénin, la suralimentation est rare. C’est dans certaines familles, des gigantismes, des familles où les gens sont très grands ça, c’est lié à leur génotype, quelque chose qu’on ne peut pas modifier. Le bébé est gros, parce qu’il a un gros poids de naissance, et il évolue avec ce poids de naissance. Mais la sous-alimentation, c’est de cela que nous allons parler ici.

De 6 mois à 54 mois de vie, donc de 6 mois à 5 ans, le bébé entre dans la période de sevrage. Le lait maternel ne suffit plus. Voilà que la maman, depuis la naissance, ne maîtrise pas comment équilibrer le repas de l’enfant. Elle commence par donner directement l’alimentation des adultes, alors que le bébé n’est pas un petit adulte sur le plan culinaire. Sur le plan culinaire, le bébé a sa spécificité qu’il faut comprendre.

Dans ces conditions, comment composer l’aliment de l’enfant et avec quels produits ?

Nous avons tout chez nous dans les milieux ruraux. C’est juste que nous ne savons pas composer correctement pour qu’il y ait les cinq catégories d’aliments dans le repas du bébé : les protéines, les lipides, les glucides, les sels minéraux et l’eau, ainsi que les vitamines. Donc dans ces cinq catégories, on ne donne pas de l’eau à boire à l’enfant. Ce n’est pas l’eau qui est interdite, c’est la qualité de l’eau donnée qui pose problème. Dans les milieux ruraux, on prend seulement de l’eau du marigot que l’on donne aux bébés dans cette période. La malnutrition que l’on constate est due au fait que l’enfant, avant cinq ans, fait des diarrhées et vomissements. Ça veut dire que le bébé a ingéré des microbes qui déclenchent une maladie provoquant la perte excessive de sels liquides par l’anus ou la bouche.

Donc quand il y a diarrhée et vomissements, la courbe de poids de l’enfant chute. C’est là qu’apparaît le marasme, et on parle de malnutrition aiguë modérée, ou malnutrition aiguë sévère, la kwashiorkor, le marasme. C’est ce genre de malnutrition que l’on rencontre le plus. Il y a aussi la malnutrition par déficit minéral, absence de calcium, magnésium, fluor, zinc dans l’alimentation de l’enfant.

À ce stade, l’enfant développe des maladies qui peuvent passer inaperçues, car dans les milieux ruraux, la majorité de ces maladies, qui sont des maladies de santé publique, sont mises sur le compte de la sorcellerie alors qu’en réalité c’est un problème de composition des repas qui n’est pas maîtrisé. Les repas des adultes sont donnés aux enfants alors que ceux-ci ont leur spécificité.

Qu’est-ce qu’on peut dire aux parents des milieux ruraux pour améliorer l’alimentation de leurs enfants ?

Dans les milieux ruraux, ce que nous conseillons, c’est de cultiver des petits potagers autour de vos maisons. Mettez en place des élevages de poussins, de caprins, de volailles à domicile. Faites aussi des étangs de poissons. Ne vendez pas toute votre production. Consommez au moins 25%. Vous pouvez vendre 75%, car on a besoin de cet argent pour la scolarité, pour acheter des tôles, construire, s’habiller, etc. Mais ne vendez pas tout. On entend souvent que les enfants ne doivent pas prendre de fruits ou de viande. Or, il faut leur en donner. Notre crincrin , notre légume dans les villages sont des légumes riches en nutriments que les gens négligent en pensant que ce sont des aliments pour pauvres alors que ces aliments sont extrêmement riches en nutriments. Donnez plus de protéines aux enfants qu’aux adultes parce que les enfants en ont besoin pour grandir.

Il faut aussi donner de l’eau potable aux enfants. Le Bénin n’a pas encore la chance de couvrir tous les villages en eau potable. Mais il faut préparer l’eau du marigot : laver les gobelets, les bols, les bidons, et conserver l’eau propre pour eux. Nettoyez régulièrement la jarre à eau. Si des restes de repas se conservent, chauffez-les avant de donner aux enfants.

Quels sont les programmes ou services que vous proposez pour aider les familles dans les zones rurales à améliorer l’alimentation de leurs enfants ?

À Oasis des enfants, nous conseillons les enfants et les mamans à différentes étapes : depuis la conception à la naissance, de la naissance à six mois (allaitement exclusif), de six mois à un an (sevrage), et d’un an à cinq ans. Nous avons des programmes spécifiques à chaque étape. Nous apprenons aux mamans quels repas donner selon les tranches d’âge. Nous encourageons aussi à beaucoup donner de l’eau potable et à déparasiter les enfants régulièrement. Parce que si vous ne déparasitez pas, les parasites dans les veines intestinales restent présents. En partageant les repas avec bébé, vous lui transmettez ces parasites. Les veines vont partager cela avec l’enfant. Donc, il faut déparasiter chaque six mois. Même lors de la vaccination de vos enfants, on vous conseille toujours de les déparasiter.

Pareillement, si vous allez en pharmacie et que vous dites que l’enfant n’a jamais pris de vermifuge, le pharmacien vous conseillera. À l’infirmerie du quartier aussi, l’infirmier vous conseillera, en fonction de l’âge de l’enfant.

Que recommandez-vous en termes de prévention ?

Il faut que les enfants dorment sous moustiquaire. Parce que le paludisme sévit chez nous en Afrique, nous sommes dans un milieu endémique. À partir de 17h – 17h30, il faut fermer les portes et les fenêtres, car les moustiques vont piquer les enfants. Le parasite du paludisme (Plasmodium) détruit les globules rouges pour s’installer dans l’organisme, provoquant fièvre et anémie chez l’enfant. Un enfant anémié tombe facilement en malnutrition. Donc, la lutte contre la malnutrition et le paludisme commence dès la maison. Sarclez deux mètres autour de la maison pour éloigner les moustiques ; versez du pétrole dans les caniveaux et dans les puisards de la maison ; couvrez les puits et les jarres. Ne gardez non plus les pneus usagés à domicile. Toutes ces mesures sont importantes dans la lutte contre la malnutrition.

Parlant de la nutrition : comment composer des repas nutritifs avec les produits locaux ?

Nous avons tout au Bénin, mais souvent nous ne savons pas comment composer. Par exemple, à Oasis des Enfants, on vous montre comment traiter le soja avec le maïs et l’arachide pour faire une farine nutritive excellente pour les enfants de cette tranche d’âge. Le baobab est aussi très bon en alimentation, il faut l’ajouter dans la bouillie de maïs, cela aide notamment pendant la dentition et convient aussi aux personnes âgées.

La bouillie de soja, la bouillie de maïs avec du baobab, et dans la bouillie de soja on ajoute aussi de l’arachide. Les acides aminés contenus dans l’arachide et le soja aident à combattre les radicaux libres, retardant le vieillissement et aidant la croissance de l’enfant. Quand les gens disent que le soja est toxique que c’est pour les animaux, pas pour l’homme, c’est faux ! Les Indiens et les Chinois consomment beaucoup de soja dans leurs repas et vivent bien.

Qu’en est-il de la consommation de fruits ?

Donnez des fruits aux enfants, et consommez-en vous-mêmes. Le Bénin est bien doté par la nature, chaque mois il y a un fruit de saison : orange, citron, mangue… la liste est longue. Nous avons même des fruits introuvables ailleurs. Pourtant, on dit que les enfants ne doivent pas en manger, ce qui est un tort. Dans les milieux sans eau de robinet, on peut utiliser l’alun « sidakin « pour décanter l’eau, puis la chauffer sur le feu. Cela permet d’obtenir une eau potable. La qualité de l’eau est primordiale, surtout pour les enfants.

Un dernier message pour les nourrices et parents ?

Donnez le sein à vos bébés. Le lait maternel est irremplaçable. Il est naturellement stérile et ne nécessite pas de cuisson. Le lait revient au fur et à mesure que le bébé tète. Pour les tout-petits, le lait maternel doit rester la base jusqu’à un âge donné avant d’introduire la bouillie liquide, puis épaisse, les légumes, etc. Quand on dit que le Bénin est un pays pauvre, je crie non, le Bénin est un pays très riche. C’est une question de savoir composer avec ce qu’on a. Pour les parents dans les zones rurales, vous avez tout ce qu’il faut à disposition. Ne dites pas qu’il faut aller au supermarché pour nourrir un enfant. Si vous élevez des caprins, des bovins, des poissons, vendez-en une partie et gardez-en pour la famille. Et surtout, donnez de l’eau propre aux enfants.

Il faut aussi préparer la maman pour une bonne montée de lait : éviter les soucis, bien se nourrir, car si la maman est stressée ou mal nourrie, la production de lait sera faible. Nourrissez bien vos enfants, et vous verrez leur scolarité s’améliorer. Un enfant bien nourri réussit mieux à l’école.

 

Propos recueillis par Tognissè Yannick

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