L’Homme, le Numérique et le Développement Durable : Une tribune de Gnimavo Gérard AÏZAN

À l’ère de la quatrième révolution industrielle, l’humanité est confrontée à un double défi : tirer parti des potentialités offertes par le numérique sans entacher l’équilibre durable entre progrès économique, justice sociale et respect de l’environnement. Ces enjeux prennent une signification particulière dans les pays en développement, notamment en Afrique, où le numérique devient un levier stratégique de transformation. Le Bénin, pays d’Afrique de l’Ouest, s’illustre comme un modèle émergent d’intégration réussie du numérique au service du développement durable.
Le concept de développement durable, défini en 1987 par le rapport Brundtland[1], repose sur trois piliers fondamentaux : économique, social et environnemental. Il vise à répondre aux besoins du présent sans compromettre ceux des générations futures. Le numérique, dans ce cadre, se révèle être un catalyseur conséquent : il améliore l’accès à l’éducation, aux soins, aux services publics, tout en stimulant l’innovation, la participation citoyenne et la croissance verte. Toutefois, sa diffusion n’est pas exempte de défis : inclusion, souveraineté, cybersécurité, empreinte écologique… Autant de questions à traiter avec lucidité pour le bien de l’humanité entière.
Cette tribune propose d’examiner les articulations entre l’homme, le numérique et le développement durable à travers des analyses théoriques, des données concrètes et un focus particulier sur le Bénin.
Le numérique : catalyseur transversal du développement durable
Le numérique s’impose comme un outil incontournable pour la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD), adoptés par l’ONU[2] en 2015. Les 17 ODD – de la lutte contre la pauvreté à l’action climatique – exigent des instruments de coordination, d’évaluation et d’innovation. C’est ici que le numérique révèle tout son potentiel.
D’un point de vue économique, les technologies de l’information et de la communication (TIC) soutiennent la productivité, créent de nouveaux marchés et stimulent la croissance de l’économie numérique, du e-commerce aux fintechs. Sur le plan social, elles démocratisent l’accès à l’éducation, à la santé et à l’information, facilitant ainsi l’inclusion. Environnementalement, elles permettent de surveiller les écosystèmes, de mieux gérer les ressources et de réduire l’usage des matériaux physiques, comme le papier.
Mais au cœur de cette transformation, il faut replacer l’humain. Un humanisme numérique s’impose : l’innovation technologique doit renforcer les capacités humaines, garantir les libertés fondamentales et promouvoir une gouvernance participative. L’éducation numérique, la régulation éthique de l’intelligence artificielle ou encore la protection des données personnelles sont autant d’enjeux essentiels.
Le numérique au Bénin : une dynamique structurante
Le Bénin illustre concrètement cette convergence entre numérique et développement durable. D’importants investissements ont été réalisés dans les infrastructures : plus de 2550 kilomètres de fibre optique, boucles métropolitaines à Cotonou, Porto-Novo et Parakou, backbone national couvrant plus de 65 %[3] (plus de 50 commues en 2024) des communes. Le pays est également connecté à plusieurs câbles sous-marins dont 2AFRICA[4], toute chose qui favorise l’accessibilité et la réduction de la fracture numérique. Parallèlement, des réformes structurantes ont été engagées : création de l’Agence des Systèmes d’Information et du Numérique (ASIN), adoption d’un Code du numérique, mise en œuvre d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle.
Les impacts sont tangibles. Dans l’agriculture, deux plateformes numériques ont été mises à la disposition des acteurs du système agricole pour révolutionner l’agriculture avec les outils numériques[5]. Dans l’éducation, les plateformes telles que educmaster et eresultats permettent d’assurer la transparence dans les cursus scolaires et l’obtention des résultats aux différents examens en un temps record tandis que Sèmè City offrent de nouvelles perspectives de formations qualifiantes aux jeunes.
La gouvernance, elle aussi, est transformée. Des plateformes comme service-public.bj offrent plus de 250 e-services. L’intégration du numérique dans les finances publiques (facture normalisée) a permis une hausse significative des recettes fiscales en trois ans[6]. Des millions d’actes d’état civil ont été délivrés numériquement, et des milliers de PME crée à travers la dématérialisation des procédures.
Des résultats encourageants, mais des défis à surmonter
Les avancées sont nombreuses : hausse du taux de bancarisation entre 2017 et 2022, réduction des délais administratifs de 30 %, etc. Pourtant, des limites persistent. La fracture numérique entre zones rurales et urbaines reste marquée. La cybersécurité demeure un chantier inachevé, en dépit des stratégies adoptées. Le déficit en compétences numériques spécialisées freine certains projets innovants. Et l’impact écologique du numérique reste encore insuffisamment mesuré, malgré son importance.
Face à ces défis, plusieurs priorités se dessinent : renforcer la formation locale, dès le primaire, autour des compétences numériques ; encadrer l’usage des technologies émergentes (IA, data) par des principes éthiques solides ; promouvoir des infrastructures responsables, sobres en énergie et intégrées à des logiques écologiques ; assurer l’inclusion de toutes les couches sociales, en particulier les femmes et les populations vulnérables.
Vers un numérique éthique, inclusif et durable
Pour construire un avenir où numérique et développement durable se renforcent mutuellement, cinq pistes d’action peuvent être proposées. D’abord, instaurer une gouvernance inclusive du numérique, impliquant citoyens, entreprises, chercheurs et institutions. Ensuite, encourager la coopération Sud-Sud, en partageant les réussites africaines. Créer un observatoire africain du numérique durable aiderait à anticiper les tendances technologiques. Il est également crucial de renforcer l’éducation numérique de base, en l’adaptant aux contextes locaux. Enfin, investir dans des infrastructures écologiques alimentées par des énergies renouvelables permettra de lier transition digitale et transition verte.
Comme pour finir…
Le numérique, lorsqu’il est maîtrisé, peut devenir un formidable levier pour accélérer la réalisation des Objectifs du Développement Durable. Mais il requiert une volonté politique affirmée, une implication active des citoyens et une gouvernance centrée sur l’humain. Le Bénin, par ses choix stratégiques et ses investissements ciblés, démontre qu’un pays africain peut faire du numérique un vecteur d’inclusion, d’innovation et de souveraineté.
En définitive, l’homme, le numérique et le développement durable ne doivent plus être considérés comme des sphères séparées. Ils forment un triptyque indissociable qu’il convient d’harmoniser avec intelligence, audace et responsabilité.
Par Gnimavo Gérard AÏZAN
Références
[1] https://www.are.admin.ch/are/fr/home/media-et-publications/publications/developpement-durable/brundtland-report.html#:~:text=Le%20Rapport%20Brundtland%20constate%20que,durables%20pratiqu%C3%A9s%20dans%20le%20Nord.
[2] https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/
[3] https://www.agenceecofin.com/actualites-numerique/2511-123743-haut-debit-le-benin-veut-generaliser-l-acces-d-ici-2025
[4] https://numerique.gouv.bj/publications/actualites/cable-sous-marin-2africa-le-conseil-des-ministres-approuve-lintegration-du-point-de-branchement-du-benin
[5] https://numerique.gouv.bj/publications/actualites/e-agriculture-au-benin-deux-plateformes-numeriques-mises-a-la-disposition-des-acteurs-du-systeme-agricole
[6] https://lanation.bj/economie/dematerialisation-de-la-collecte-des-impots-et-taxes-les-recettes-fiscales-augmentent-de-670-milliards-en-sept-ans












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